Critique de la lecture informatique (1)
de Jacques Fontanille
Institut universitaire de France et Université de Limoges (France)
Dans quelques dizaines d’années, le concept de «lecture assistée par ordinateur» aura peut-être un agréable parfum de désuétude. En effet, y aura-t-il encore quelques spécimens de ce que nous appelons aujourd’hui un «lecteur», c’est-à-dire quelqu’un qui aura appris à lire dans les livres, et qui usera de l’ordinateur en vue d’y trouver une «assistance»? Actuellement beaucoup d’enfants découvrent l’usage de l’ordinateur, du cédérom et, d’une manière générale, de l’interactivité informatique, en même temps que celui du livre; ils exercent leurs premières compétences de lecteurs en même temps sur l’ordinateur et sur les livres. Bientôt, ils connaîtront l’ordinateur avant le livre, avec ou sans l’aide de l’école. Tout comme, maintenant, ils connaissent la vidéo avant la photographie, la photographie avant la peinture, et la télévision avant le cinéma.
D’une certaine manière, le concept de «lecture assistée par ordinateur» n’aura de sens que dans la mesure où il restera un décalage entre le livre et nos procédures de lecture, d’une part, et l’ordinateur, l’hypertexte et ses procédures d’exploration, d’autre part. On ne peut parler d’«assistance», en effet, que si le modèle de référence est celui de la lecture classique, et si l’ordinateur n’y participe que comme adjuvant. Il semble pourtant qu’on s’achemine progressivement vers un autre modèle de lecture, où l’intervention active du lecteur, dans les liens entre niveaux disposés en profondeur et en perspective, sera entrée dans l’usage. Peut-être même pourra-t-on imaginer bientôt, inversement, le concept de «navigation assistée par le livre-papier», ou celui de «zapping assisté par projection d’un film en continu»!
Nous n’en sommes pas là; le décalage requis existe encore. Profitons-en pour réfléchir sur cette «assistance» et cette «interactivité». L’assistance, d’abord. On sait aujourd’hui, peu ou prou, comment un lecteur s’y prend pour construire la signification d’un texte: on connaît le mode de découverte (la couverture, le titre, le para-texte, puis le texte); on connaît la procédure perceptive (fixations/ balayages), on connaît la procédure cognitive (hypothèse/ inférences/ vérifications/ nouvelles hypothèses), et même les structures sémiotiques sur lesquelles portent ces deux types de procédures.
L’ordinateur accomplit certaines de ces opérations, ou permet de les matérialiser et d’en ralentir le rythme; mais il en change aussi le statut: par exemple, une fixation visuelle est un instant éphémère et un acte involontaire, que le clicage transforme en un acte volontaire, explicite et plus durable. Les hypothèses de lectures sont multiples, potentielles et à peine formées; des ébauches de scénarios infra-conscients, en somme; l’ordinateur en fait des pistes explicites, lourdement soulignées, concrètement actualisées. Ce qui n’était dans la lecture traditionnelle qu’un univers de com-possibles esquissés, légers et intangibles, et que seules d’autres fixations et d’autres inférences auraient permis de concrétiser et d’actualiser, va devenir avec l’«assistance» en gros sabots de l’ordinateur, un simple système de bifurcation entre univers parallèles. Ce ne sont plus des hypothèses, ni des inférences à partir des hypothèses, mais déjà des propositions totalement formées, certaines actualisées, d’autres actualisables. Si j’en suis, pour ma part, au stade de l’hypothèse et de l’inférence, je sais que l’ordinateur, lui, ne connaît que la coexistence de plans et d’univers parallèles; si, face à un texte, je peux avoir le sentiment de l’inventer en le lisant, face à l’ordinateur, en revanche, je sais que je dois seulement découvrir les inventions qu’il a déjà sélectionnées.
L’ordinateur permet aussi d’accomplir ce dont un lecteur ordinaire se dispense: il permet de marquer, d’annoter, de prospecter, de structurer et de classer; il peut aussi générer, compresser, associer des données parallèles ou étrangères au texte, etc. Une autre perspective s’ouvre: grâce à leur codification sous forme d’opérations standardisées, les opérations réservées au lecteur «professionnel» et à la lecture savante, sont maintenant à portée de main, pour tout un chacun. Tout le monde peut ainsi établir des correspondances à distance dans le texte, associer le texte, son co-texte et son contexte. L’ordinateur diminue notre marge de liberté par rapport au texte, en même temps qu’il augmente notre capacité de traitement: il diminue notre marge de liberté parce que l’«assistance» suppose une lecture préalable, une lecture par anticipation qui suppose qu’un point de vue ait été adopté sur le texte, et que ce point de vue ait été décliné à travers un certain nombre de procédures d’assistance.
Cette remarque nous conduit à l’autre concept, celui d’interactivité. Rappelons-nous la conception herméneutique de la lecture: une expression s’est détachée de son origine intentionnelle, par la vertu de l’écrit, et d’autant plus détachée que la fiction est étrangère aux présents vécus respectivement de l’auteur et du lecteur; puis, face au texte, le lecteur doit le reconfigurer, pour y retrouver, au delà de la signification reconstituée, une «vie psychique étrangère». La lecture traditionnelle est bien interactive, mais à distance, comme il est si banal de le rappeler. La lecture hypertextuelle, ou, plus généralement, la lecture des textes électroniques, serait interactive sans distance, en temps réel. On oublie en cela que la lecture par anticipation a déjà dessiné notre place de lecteur, a déjà délimité notre aire d’exploration, et surtout considérablement réduit le champ de l’interactivité, en fournissant un simulacre d’énonciation prédéterminée, commun à l’«auteur» et au «lecteur». En cela, tout comme dans la lecture du texte littéraire, quelque chose a été programmé dans le texte, qui, détaché des circonstances de son énonciation, doit être reconfiguré par le lecteur.
La différence, en l’occurrence, c’est que, ce que retrouve le lecteur, ce n’est pas une «vie psychique étrangère», mais le simulacre formel d’un ensemble de chemins de lecture, qui peut faire obstacle à cette énonciation vivante qui est inscrite dans le discours. Car l’hypertexte reconfigure de texte, mais le texte n’est qu’une des faces du discours, sa face matérielle et directement observable.
L’ordinateur, il est vrai, accomplit des opérations qui seraient pour nous, compte tenu de la masse des informations et du temps nécessaire pour les traiter, irréalisables. Mais, au delà de cet aspect purement quantitatif, il ne fait qu’expliciter, schématiser et concrétiser les opérations que nous accomplissons quand nous lisons. Et, comme il ne peut pas les reproduire toutes et dans un dispositif aussi subtil, holistique et fragile que celui de la lecture ordinaire, les procédures retenues nous semblent différentes, voire quelque peu exotiques. Nous ne les reconnaissons pas en tant que lecteur, non pas parce que le processus de lecture informatique est plus sophistiqué que celui de la lecture ordinaire, mais parce qu’il est plus explicite, plus systématique, plus ordonné, et plus sélectif.
La notion d’écrilecture est un bon exemple de ces transformations. Nous savons qu’en écrivant nous adoptons, dès la deuxième phrase, une posture de lecteur; Gide, Aragon, Gracq et bien d’autres l’ont assez souligné. De même, nous savons que lire, c’est reconstruire, c’est mimer intérieurement le processus d’écriture, c’est aussi adopter une position de scripteur. De fait, dans un discours, la seule position qu’on puisse occuper, c’est celle qu’indique l’instance de discours, qui installe autour d’elle, selon Benveniste, son champ positionnel, son champ de présence; cette position est commune au scripteur et au lecteur.
L’écrilecture, combinaison de lecture et d’écriture par ordinateur, actualise et concrétise donc cette superposition des deux rôles, qui n’est d’ordinaire que potentielle et intangible. Mais il ne s’agit plus cette fois de postures théoriques, d’attitudes intérieures et de points de vue nécessaires pour que l’énonciation ait lieu. Il s’agit de deux types d’opérations concrètes, réalisables l’une après l’autre, et non superposables, car toutes deux sont actualisées sous forme de procédures entre lesquelles, à tout moment, il faut choisir. Au contraire, dans la conception que nous lèguent les écrivains (supra), les deux postures sont superposées, et les deux procédures, entremêlées, impensables l’une sans l’autre, à tout moment disponibles l’une et l’autre.
En outre, la position assignée au lecteur n’est plus la position imaginaire et déictique de l’instance de discours; elle peut même lui faire écran. En effet, la position assignée est celle du lecteur pianotant sur l’ordinateur; elle est assignée par la «profondeur» et le «parallélisme» des plans de l’hypertexte, qui fonctionnent comme des plans énonciatifs de substitution. Cette position n’en est pas moins pertinente, puisqu’elle émane d’un point de vue cohérent, celui de la lecture par anticipation; elle n’en est pas pour autant «authentique», puisqu’elle masque dans la plupart des cas la position centrale de l’instance de discours. Ou encore, sous forme de recommandation: ne faudrait-il pas que la position assignée au lecteur par l’hypertexte soit conforme à la propre position de l’instance de discours du texte lui-même?
On remarque, enfin, que l’hypertexte fictionnel pourrait bouleverser les schémas culturels qui guident notre lecture de la fiction: plus de fin ultime, plus de but assigné, plus de direction dominante du parcours, plus de déroulement linéaire de l’intrigue; à la place, à tous moments une multitude de bifurcations disponibles, une construction en plans de profondeur, un kaléidoscope de scènes et de motifs. La diégèse devient un nuage de possibles narratifs, au lieu d’une chaîne logiquement réglée à partir de la fin. D’un point de vue sémiotique, cette nouvelle pratique fictionnelle remettrait au premier plan les motifs et les programmes stéréotypés attachés à des rôles, et ce, au détriment des schémas canoniques, des enchaînement signifiants, et de la hiérarchie des systèmes de valeurs.
Mais, pour apprécier la portée de ce changement, il nous manque des observations précises sur la manière dont les lecteurs procèdent pour construire les parcours narratifs; car, en cette matière comme en tout autre, il y a la lecture de découverte, qui formule les hypothèses, et la lecture totalisante, une relecture qui part en quête d’une signification globale et homogène. En lecture de découverte, le lecteur parcourt l’hypertexte fictionnel pour en explorer toutes les potentialités; mais ensuite, comment procède-t-il? Les schémas canoniques, les schémas culturels de la fiction narrative ne retrouveraient-ils pas alors tout leur pouvoir intentionnel?
La distinction entre texte et discours peut éclairer ce point. Le texte nous impose sa structure matérielle, sa segmentation fonctionnelle, les propriétés de son support; et tout cela nous est donné à saisir lors de la lecture de découverte. Mais le discours est une construction qui transcende par définition le support matériel du texte. Que le texte soit linéaire, tabulaire ou réticulaire, cela n’influe pas sur la forme du discours, qui obéit à d’autres contraintes, notamment perceptives, énonciatives et axiologiques. Et un tel «ensemble signifiant» ne nous est donné qu’à la relecture, au moment de la lecture totalisante.
On en reste trop souvent, à propos de l’hypertexte, à la lecture de découverte, et, justement, au texte. Or, seule la «littérature jetable», comme l'ont écrit Alain Vuillemin et Michel Lenoble (2), se suffit d’une lecture de découverte. La question décisive est bien, on le voit, celle de la relecture, de la construction d’un ensemble signifiant: est-elle vraiment différente dans le cas du texte électronique?
Face au développement commercial et social des outils fascinants de l’informatique, il est en général de bon ton de s’enthousiasmer. Au risque de paraître quelque peu en retrait, j’ai voulu souligner ce qu’il y a de surfait, voire, dans certains cas, de trivial - au sens épistémologique -, dans l’apport de l’ordinateur, notamment en contraste avec les procédures «naturelles». Certes, l’hypertexte est une invention de notre époque, une invention pleine et entière; mais, s’il change l’approche textuelle, rien ne prouve qu’il change l’approche discursive.
Evidemment, l’univers de la cybernétique influence la littérature d’aujourd’hui; mais, justement, cela tendrait à prouver que le support écrit a encore de l’avenir, puisqu’il est en mesure de s’adapter à une conception cybernétique de l’information, conception qui n’est pas la propriété exclusive des machines informatiques. En témoignent les fictions de Roubaud, de Calvino ou de Bennett. Le comble de la sophistication n’est-il pas atteint quand le texte littéraire nous plonge dans les labyrinthes d’un hypertexte purement conceptuel et verbal, sans hardware ni software? Et ce d’autant plus que le principe sur lequel il fonctionne alors n’a rien de métaphorique: la structure du texte n’est pas une métaphore de l’hypertexte informatique; elle est intrinsèquement réticulaire, cybernétique. A tout instant et effectivement, elle provoque des phénomènes d’émergence, elle exige des compressions, elle impose des aller-retour entre divers plans d’énonciation.
C’est la critique littéraire qui, souvent prise de court par ce type de production littéraire, utilise la métaphore de l’informatique, ce qui la dispense parfois de conceptualiser les faits nouveaux qu’elle rencontre. Pourtant, William Winder insiste sur le fait que l’ordinateur peut servir à tout autre chose: «[...] l’ordinateur offre un cadre d’évaluation et d’expérimentation des modèles théoriques. [...] l’épreuve de la commutation peut enfin être appliquée de façon rigoureuse [...]» (3) Si on peut espérer un changement radical et notable, c’est sans doute dans l’exercice de l’analyse: la simulation des opérations méta-textuelles ou méta-linguistiques permet en effet d’espérer l’apparition d’une composante expérimentale dans les disciplines relevant des sciences du langage et des sciences du texte. Le cadre de cette expérimentation existe, et il est en général bien défini dans les développements méthodologiques de ces différentes théories; les opérations existent, elles s’appellent commutation, permutation, effacement, adjonction, concaténation, enchâssement, etc. Mais elles n’existent que sous la forme d’un horizon de scientificité, et ne sont exploitées que de manière formaliste, en attente d’une «mise en œuvre» (implémentation, dit l’anglais de nos informaticiens) concrète et opératoire, que l’ordinateur rend possible.
Ce sont aussi les auteurs eux-mêmes, Calvino, Roubaud ou Bennett, plus ou moins frottés de mathématiques et d’informatique, qui font de la métaphore hypertextuelle et informatique un usage quasi promotionnel, lors de la présentation de leurs ouvrages. D’autres, avant eux, ont eux aussi revendiqué une certaine modernité, qui au nom de la génétique naissante (Zola), qui au nom de l’électricité (Apollinaire), qui au nom du matérialisme scientifique (Aragon), etc. Mais, si nous lisons avec intérêt, parfois même avec passion, Zola, Apollinaire, Aragon, Calvino ou Roubaud, ce n’est pas en raison de la métaphore moderniste qu’ils revendiquent, mais sous l’effet des multiples résonances que leurs livres éveillent en nous. De ces revendications cybernétiques et hypertextuelles, que retiendra la postérité?
Encore une fois, il n’est nul besoin d’une métaphore informatique, en ce cas. L’épistémologie cybernétique est indépendante de l’informatique: elle constitue un corps de concepts et de procédures intellectuelles, elle se donne un système de valeurs (désordre/ ordre, émergence/ stabilité, etc.), et elle peut être mise en œuvre parallèlement, d’un côté en informatique, de l’autre en littérature, d’un autre côté encore en théorie de la culture (cf. Lotman, L’Explosion de la culture). Je ne suis pas le seul à inviter à quelque circonspection. Soyons exigeants: un cédérom incohérent n’est pas sauvé par l’informatique, la manipulation informatique n’en révèle que plus rapidement les limites; un poème médiocre généré par ordinateur est d’autant plus déprimant qu’il a demandé des moyens techniques.
On constate avec émerveillement que les enfants s’approprient très vite le maniement et le contenu des hypermédias, voire qu’ils les épuisent avant leurs livres. Serait-ce que le texte est plus complexe que l’hypertexte? Récemment, une très lourde et très longue expérimentation informatique a mis en évidence, grâce aux capacités d’apprentissage d’ordinateurs massivement parallèles, un phénomène linguistique de grande importance: les parties du discours existent! Mais les intuitions des grammairiens antiques, en leur temps, avaient aussi rencontré les parties du discours. Il faut être exigeant avec l’ordinateur, comme avec toute autre technique, et résister aux sirènes de la modernité, pour obtenir plus et mieux que ce que nous savons déjà faire sans lui.
| Notes |
1 - Ce texte est une version révisée de l'article intitulé «Préface» paru
dans Littérature, informatique, lecture, textes réunis par Alain
Vuillemin et Michel Lenoble, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 1999.
Il est publié ici avec l'aimable autorisation d'Alain Vuillemin et de Michel
Lenoble, des Pulim de l'Université de Limoges (France) et avec le concours du
Certel de l'Université d'Artois.
2 - Alain Vuillemin et Michel Lenoble, «Introduction», Littérature, informatique, lecture, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 1999, p. 21.
3 - William Winder, «Le Robot-poète: littérature et critique dans l'ère électronique», dans l'Astrolabe.
2003 (1999)
Voir dans l'encyclopédie de l'Astrolabe:
L'Avenir de la lecture interactive
Livre électronique et station de lecture assistée