Le Robot-poète:

littérature et critique dans l'ère électronique (1)

de William Winder

Université de Colombie britannique (Vancouver, Canada)

 

Voilà, mon Parinaud, les dangers de la demi-culture, car il vous suffit de lire en un journal du matin que M. Albert Ducrocq a construit un robot-poète pour vous étonner aussitôt. Pourtant, qu'est-ce que ça a d'extraordinaire? Au siècle dernier, il y avait déjà Victor Hugo. Alors?
Boris Vian (p. 220)

 

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bullet Le Robot-poète

Le propos de Vian est plus sociologique que littéraire; il utilise la figure du robot-poète pour s'élever contre l'esprit de spécialiste borné, et contre l'encadrement de la pensée par un travail monotone. Vian n’avait pas peur d’un éventuel robot-poète parce que ce qu’il voyait d’unique et de précieux dans l’esprit humain, ce n’était pas la haute performance d’une tâche donnée, quelle qu’elle soit - poésie ou autre -, mais l’impressionnant éventail de comportements qui fait que nous pouvons nous adapter à presque n’importe quelle tâche.

Pour Vian, l'image d'un robot-poète était sans doute purement comique. Mais cet article date d'il y a quarante ans. Déjà en 1967, pour Italo Calvino, le robot-poète est une figure beaucoup plus réelle. Calvino est amené à dire à son tour que «c'est avec sérénité et sans regret que je constate comment ma place [d'écrivain] pourrait être parfaitement occupée par un dispositif mécanique.» (p. 21). Le monde avait changé entre 1953, quand Vian a écrit son article, et 1967, l'année où Calvino a prononcé sa conférence «Cybernétique et fantasmes: ou la littérature comme processus combinatoire». La technologie continue à avancer à un rythme vertigineux.

Nous essayerons d'ajouter ici quelques éléments au dossier «littérature et combinatoire» ouvert par Italo Calvino, et de déterminer dans quelle mesure le métier d'écrivain et de critique sera influencé, voire menacé, par l'informatique. Nos remarques se laissent grouper dans trois rubriques, qui correspondent à trois nouvelles directions possibles de l'objet texte. Les textes algorithmique, électronique et autocritique représentent trois chocs que subit la vision traditionnelle du texte comme ce qui se laisse lire linéairement, ce qui est en encre et papier et ce qui est écrit et achevé par un écrivain.

Textes algorithmiques. Ce sont les textes cruciverbistes ou combinatoires qui, comportant la mention «agitez bien», demandent l'intervention du lecteur dans l'écriture. À toutes les époques on en trouve des exemples explicites, à des degrés divers, que ce soit de la paralittérature divinatoire (le Tarot, Yi King, etc.) ou la plus récente littérature «en kit» de l'OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle: Queneau, Perec, Calvino, et al.). L'avènement d'une littérature résolument interactive met en relief certaines problématiques linguistiques essentielles à la critique: rôle du lecteur et pluralité des lectures, dynamisme narratif, valeur poétique de la combinatoire et rôle des «modes d'emploi» littéraires.

Textes électroniques. Le support électronique donne une dimension nouvelle à la génération automatique de texte, qui influera certes sur la production littéraire mais qui, dans l'immédiat, offre à la linguistique un cadre expérimental neuf. L'usage d'un tel cadre exige l'opérationnalisation des prises de position théoriques, avec tous les problèmes pratiques et théoriques que cela implique. Cependant, la production automatique de texte ouvre la voie à une validation des hypothèses linguistiques.

Textes (auto)critiques. Une critique informatisée rendrait possible l'élaboration d'un texte qui se relit, lit d'autres textes, en extrait les paramètres littéraires et évolue en conséquence. Le mariage d'un modèle de production automatique de texte et de la critique robotisée permettrait aux systèmes intelligents de remplir le rôle de véritables robots-poètes. Nous nous limiterons à présenter ici quelques tentatives de critique automatique, et à esquisser le cadre général et les enjeux principaux de la critique informatisée. (2)

En conjonction avec ces trois types de textes, nous regarderons deux mouvements littéraires, l'OULIPO («OUvroir de LIttérature POtentielle») et l'ALAMO («Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs»), et un courant de critique informatisée qui s'est développé autour du logiciel DEREDEC («DEscripteur de RElations de DÉpendances Contextuelles»). Ces trois sigles, OULIPO, ALAMO et DEREDEC, représentent les jalons d'une évolution qui touche bien d'autres mouvements. Mais nous ne pouvons pas traiter de ce phénomène dans toutes ses manifestations, même de façon sommaire. Nous n'étudierons donc qu'un seul parcours de cette évolution, qui s’avère représentatif du faisceau des parcours qui sont en jeu.

Nous présentons le texte électronique, qu’il soit vu du côté du lecteur ou du côté de l’auteur, comme un objet complet et autonome, qui ne dépend pas de ces deux pôles traditionnels de la transmission des textes. Plutôt que d’opposer les perspectives du producteur et du consommateur de textes, nous prenons comme acquis qu’elles se rejoignent inextricablement dans la production littéraire de l’ordinateur. Ce point de vue et les choix théoriques qui en découlent paraissent justifiés si l’ordinateur est au fond un texte, un texte qui se lit et qui s’écrit dans un même mouvement. On voit clairement cette dimension du texte électronique dans le cas de la lecture interactive, où l’on «lit-écrit» le texte (Oriol-Boyer, cité dans Vuillemin, p. 241). Mais ce genre littéraire, poussé à la perfection avec les moyens informatiques, ne fait que mettre en relief un aspect général de l’objet texte qui traverse les genres: «Écrire, ce serait lire mais lire, ce serait aussi récrire» (Vuillemin, p. 241).

Ce texte auto-écrivant et auto-lisant exclut-il de la boucle textuelle la perception esthétique humaine? Encore, nous prenons comme point de départ et sans autre justification, que l’effet esthétique du texte électronique vient d’une appréciation des procédés formels qui l’ont créé, car lire, c’est récrire. Pour le lecteur humain, un texte produit par ordinateur ne se différencie donc d’un texte écrit par un être humain que dans les présuppositions que ce lecteur amène au texte. On peut s’émerveiller devant un texte tout simple sorti de l’ordinateur, parce qu’on se rend compte des implications d’une telle production pour l’écrit.

C’est pour ces raisons que dans la discussion qui suit nous ne cherchons pas à faire une distinction tranchée entre l’écriture et cette récriture instantanée, la lecture. Il semble plus important de comprendre comment le texte électronique, parce qu’il lit-écrit, se constitue en sujet (voir Winder).

 

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Le premier de ces mouvements, l'Ouvroir de Littérature Potentielle (d'où le sigle OULIPO) a été fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais. L'orientation mathématique du mouvement ne s'est jamais perdue, au point où l'on peut très bien voir dans l'OULIPO l'expression artistique d'une linguistique mathématique en plein essor. Les membres les plus célèbres pour leurs activités littéraires sont sans doute Raymond Queneau, Georges Perec, Italo Calvino, Jacques Bens et Noël Arnaud. D'autres membres, tels Paul Braffort, Claude Berge et Jacques Roubaud sont plus connus pour leurs travaux en mathématiques. Ce qui les réunit, c'est l'algèbre en tant que modèle d'une écriture gouvernée par des règles explicites. Les textes qui leur sont particuliers, nous les appelons «textes algorithmiques».

D'une certaine façon, tout texte ressemble à une algèbre et peut être dit algorithmique. La notion d'algorithme, telle que nous l'employons ici, recouvre à la fois la notion de combinatoire et celle d'interaction. Tout texte est interactif parce qu'il est censé être lu, et les sens du texte sont autant l'oeuvre de la lecture que celle de l'écriture. Et puisque le langage est un système de combinaisons de signes, tout texte reflétera nécessairement ses origines combinatoires. Mais il est évident qu'un usage particulier de la combinatoire et de l'interaction, qu'on pourrait qualifier d'excessif par rapport à la norme, peut créer des effets poétiques particuliers.

Un exemple assez pur d'un tel usage de la combinatoire est donné par Georges Perec, dans son poème «Ulcérations» (Figure 1). Perec fait remarquer que les onze lettres du mot «ulcérations» sont les lettres les plus fréquentes de la langue française, de sorte que presque toutes les combinaisons de ces lettres donneront une séquence de mots. Le poème «Ulcérations» comporte 400 vers qui sont tous des anagrammes du mot «ulcérations». Tous les vers sont poétiquement «acceptables». La figure 1 est un extrait des sept derniers vers du poème; notez que les séquences anagrammatiques chevauchent deux vers.

Figure 1. Georges Perec, «Ulcérations»

TALIONCREUS

Talion: creuset.

ETLAOINCURS

Là, O, incursion! Tu as

IONTUASLECR

l’écriture, la conscrite.

ITURELACONS

 

CRITENULOSA

Nu, l’os à traces.

TRACESLOIUN

Loi: un silo,

SILOUNECART

            un écart

 

 


Il existe, bien sûr, de nombreux exemples de textes combinatoires et des variations sur le type de combinatoire mis en oeuvre. Il n'est pas nécessaire que la combinatoire soit complète, ni qu'elle soit comprise totalement dans le texte source. Dans le cas du poème de Perec, le mot «ulcérations» subit une transformation: une de ses lettres est transposée. Cela crée une nouvelle chaîne de caractères, qui subira la prochaine transposition. La transformation est donc rigoureusement interne.

Mais parfois la combinatoire est moins complète, ou s'appuie sur des textes externes. Par exemple, un des procédés de l'OULIPO, qui s'appelle S+7, consiste à remplacer chaque substantif d'un texte par le septième substantif qui le suit dans le dictionnaire. Un exemple d'une variation sémantique sur le S+7 est dû à Italo Calvino (p. 169). Pour cette variation, il se sert d'un dictionnaire encyclopédique, comme le Larousse, dans lequel il choisit pour chaque personnage nommé dans le texte un nom entre les sept personnages du même sexe qui le suivent. Il en va de même pour les titres des personnages.

Figure 2. Italo Calvino, S+7

Mme Desparbès, couchant avec Louis XV, le roi lui dit: «Tu as couché avec tous mes sujets! - Ah! Sire! - Tu as eu le duc de Choiseul. - Il est si puissant! - Le maréchal de Richelieu. - Il a tant d’esprit! - Monville. - Il a si belle jambe! - A la bonne heure, mais le duc d’Aumont, qui n’a rien de tout cela. - Ah, Sire, il est si attaché à votre Majesté!» Marlène Dietrich, couchant avec H. P. Lovecraft, le romancier lui dit: «Tu as couché avec tous mes supermen! - Ah! smicard! - Tu as eu Noam Chomsky! - Il est si puissant! - Tu as eu Jean Richepin. - Il a tant d’esprit! - Paul Morand! - Il a si belle jambe! - A la bonne heure, mais Vincent Auriol, qui n’a rien de tout cela. - Ah, smicard, il est si attaché aux Allocations Familiales!»


On voit comment combinatoire et intertextualité se recoupent. Chaque vers du poème de Perec est en effet intertextuel par rapport aux autres, et dans des textes S+7, chaque substitution a un rapport d’intertextualité avec le mot qui le précède dans le dictionnaire. Intertextualité et combinatoire se complètent. Le rôle interprétatif du lecteur est de dégager, ou non, la transformation. La transformation dégagée par le lecteur lui apporte un surplus de sens parce que le sens d'un autre texte vient se superposer virtuellement sur le texte original. D’une certaine manière, le lecteur fait une combinatoire de sens. Mais au niveau syntaxique, la combinatoire a été présentée jusqu'ici comme une transformation de texte que l'auteur seul réalise.

Il existe cependant une littérature combinatoire interactive, dans laquelle le rôle du lecteur n'est plus restreint à une combinatoire sémantique. Ce rôle élargi s’offre au lecteur si l’auteur lui propose un cadre de production littéraire. Le cas le plus célèbre, c'est sans doute les Cent mille milliards de poèmes de Queneau. Pour chacun des quatorze vers d'un sonnet, Queneau propose dix vers qui peuvent être substitués l'un à l'autre sans détruire la rime ni créer de sens incongru. On peut faire autant de substitutions que l'on veut et le sonnet ainsi produit reste toujours, poétiquement parlant, grammatical. Ce poème multidimensionnel a été réalisé sous forme de livre. Chaque vers des dix sonnets peut être tourné indépendamment des vers de la même page, de sorte que les vers correspondant des autres pages peuvent être systématiquement dévoilés (Figure 3).

Figure 3. Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes



L'interactivité de ce texte vient de ce que le lecteur peut choisir certaines combinaisons que l'auteur n'avait jamais effectivement réalisées. Selon le calcul de Queneau, en lisant 24 heures sur 24, il faudrait 200.000 siècles pour lire tous ces poèmes. Il est donc impossible que l'auteur ait jamais lu l'intégrale de son oeuvre! Ce procédé n'a pas été inventé par l'OULIPO. On trouvera bien d'autres exemples tout aussi réussis. Les livres pour enfants sont souvent fondés sur le principe de dessins combinatoires. La «Chanson pour Don Juan» de Michel Butor se présente comme vingt fiches à trous que l'on peut battre comme des cartes.

Mais au delà de l'ambiguïté du statut du lecteur et de l'auteur, la littérature algorithmique soulève une question plus générale: celle du rôle du support plastique dans la production littéraire. Le poème de Queneau ne pourrait pas exister sans la mise en page insolite de son livre. Un support plastique représente un ensemble de contraintes et de possibilités. L'exemple de Queneau semble indiquer que l'encre et le papier ont trop de contraintes pour certains objets poétiques. A priori, il n'y a aucune raison, sauf historique, pour laquelle l'encre et le papier seraient le support privilégié de l'écriture. En tout cas, dès 1960 l'OULIPO envisage une conversion au support électronique. C'est cette littérature électronique, qui est oulipéenne dans sa conception, que nous allons maintenant examiner.

 

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Médias

Un bon tiers de l'OULIPO est réuni aujourd'hui sous un nouvel acronyme, ALAMO: «Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs». Il va de soi que l'un des premiers projets de ce groupe a été de transposer sur ordinateur les textes combinatoires de l'OULIPO. Au niveau de la programmation, c'était un exercice facile.

Parmi les divers procédés de l'OULIPO, la génération automatique de texte est celui vers lequel l'ALAMO a été le plus attiré. Les 768 petits contes parfois tristes ou pervers de Jean-Pierre Balpe (cité dans Balpe et Braffort, p. 29-30) constituent un exemple assez réussi de production dans ce domaine. Les extraits de la figure 4 sont tirés des contes 48 et 16. Il y a 768 contes parce qu'il y a 768 combinaisons distinctes des paramètres C1 à C9. Leur configuration est donnée en tête de l’extrait. Pour chaque conte il est possible d’engendrer n'importe laquelle de ses 10 puissance 45 variantes stylistiques.

Figure 4. Balpe, 768 petits contes parfois tristes ou pervers

CONTE N ° l
        
Ville/Campagne .....
....  C = 1
Saison : .............
........  Cl = 1
Homme/Femme
........  C9 = C2 = 2
Rencontre H/F/R
....... C3 = 2
Résultat +/- 
............... C4 = 2
Rencontre Oui/non
.... C5 = 2
Suite/non suite
..........  C6 = 1
Suite +/- ..........
........  C7 = 1
Départ/non départ ..
.  C8 = 1

CONTE N°2

Ville/Campagne .........  C = 1
Maison  .............
........  Cl = 4
Homme/Femme ........
.  C9 = C2 = 1
Rencontre H/F/R ....
...  C3 = 1
Résultat +/- .......
........  C4 = 1
Rencontre Oui/Non .
..  C5 = 2
Suite/non suite ....
.......  C6 = 1
Suite +/- ..........
.........   C7 = 2
Départ/non départ ..
...  C8 = 1
 


Ce récit se déroule dans une ville: tout est attendu dans les villes. Ce sont des lieux dissemblables, sans repère, cosmopolites où toute responsabilité se dilue dans le rassemblement des foules. Moins encore que les autres, Grenoble n'échappe à ces caractéristiques qui rendent son atmosphère si sale et si entraînante à la fois.

 


Ce récit se déroule dans une ville: tout est excusable dans les villes. Ce sont des lieux éclatés, dissemblables, agités où toute idée de devoir se dilue dans l'abandon des foules. Moins encore que les autres, Toulouse n'échappe à ces caractéristiques qui rendent  on atmosphère si douteuse et si agitée à la fois.


Pourtant cette année-là, le printemps fut particulièrement radieux. Les corbeaux roucoulaient partout dans les branches, et toute leur agitation laissait croire aux citadins qu'ils vivaient un peu à la campagne.


En cet hiver, tout semblait attendu tant le ciel était resté tardivement transparent. Malgré un froid profond et une neige follement abondante, l'atmosphère était à l'allégresse et les habitants de la ville se promenaient volontiers.

 


Hôtesse de l'air, agée de 56 ans, Ursuline Lesentim - tel était bien son nom - était trop sensible à cette atmosphère. C'était une femme méthodique, austère, sédentaire, versatile, qui dissimulait la diversité extrême de ses défauts, de ses qualités même, sous un physique sans personnalité, mince, fadasse. C'était un personnage insignifiant.

 


Professeur, âgé de 58 ans, Pierre Mémé - c'est ainsi qu'il s'appelait - était trop sensible à cette atmosphère. C'était un homme cocasse, perspicace, vierge,
limpide, qui dissimulait la diversité extrême de ses défauts, de ses qualités même, sous un physique raide, noir et agréable. C'était un personnage remarquable.


Ces quelques jours-là, Ursuline Lesentim ne tenait plus en place. Elle qui, usuellement, sortait si peu, se trouva soudain capable d'une frénésie de promenade : sans but, elle parcourait la ville en tous sens... comme en quête de quelque chose qu'elle même ignorait.

 


Ces quelques jours-là, Pierre Mémé ne tenait plus en place. Lui qui, quotidiennement, sortait si peu, se trouva soudain capable d'une frénésie de promenade: sans but, il parcourait la ville en tous sens... comme en quête de quelque chose que lui même ignorait.

 


Jusqu'au jour où, au casino, elle fit une rencontre qui, pour elle devait être essentielle: Anita Stpas n'était qu'un professeur de 54 ans, opiniâtre, stupide, incorruptible, imbécile, elle n'était pas particulièrement la perfection
, même elle n'était pas non plus particulièrement célèbre.

 


Jusqu'au jour où, dans la rue, il fit une rencontre qui, pour lui devait être essentielle: Olivier Simpose n'était qu'un infirmier de 35 ans, lucide, inculte, pédagogue, cocasse, il n'était pas particulièrement admirable, il n'était pas non plus particulièrement illustre.


Le hasard seul les rassemblait, et elles n'avaient rien en commun. Pourtant, un signe de Ursuline Lesentim, une attitude de Anita Stpas, le moment peut-être, l'agrément de cet hiver firent qu'elles se regardèrent d'abord furtivement puis avec davantage de fermeté. Il se produisit alors un fait étrange: elles ne pouvaient plus détacher leurs regards l'une de l'autre.


Le hasard seul les rassemblait, et ils n'avaient rien en commun. Pourtant, un signe de Pierre Mémé, un signe d’Olivier Simpose, le moment peut-être, le charme de cet hiver, firent qu'ils se regardèrent d'abord furtivement puis avec d'avantage de détermination. Alors, la situation devint étrange: ils ne pouvaient plus détacher leurs regards l'un de l'autre.

 


Ce genre de produit a été commercialisé, bien que la qualité laisse souvent à désirer. Il existe, par exemple, un programme de ce type sur IBM qui s'appelle RACTER (de «Raconteur»). Il peut produire autant de récits que vous voulez, mais comme on le voit dans la figure 5, rien n’en garantit la cohérence.

Figure 5. Extrait d'un dialogue avec RACTER (Kenner, p. 290)

Interviewer:

Can you tell me a story?
 

RACTER:

Yes. I just remembered this. Joan spoke «The Sarah is captivating!» Nevertheless cunning, enthralling theoreticians will speak about black studies or red spheres. Sarah spoke to Joan inside of a van. Actually it was  a truck, and a Sarah in a truck is spooky. Now Benton and Joan were running to a yellow apartment, and a dog trotted to them. Joan was enraged. Enrapturing. But Joan was maddened during the time that Benton sipped tepid sherry. He and Joan sang about their home, truck and radio. Would you say Bucky Fuller is fictional? Blake wouldn’t. I’m afraid of poetic rats. What are you afraid of?
 

...

Fantastic! Have you heard this one? Fiction! Fiction! I’m crazy and maniacal and infuriated! If you quaff seltzer is that fiction? If you bolt chicken or tomato is that fiction? No, fiction is an ambiguity and a tragedy. Seltzer is seltzer and tomato is tomato, Hugh. That’s an agreement!
 

...

I recently heard this story: Bill yodelled «The dissertation is enrapturing!» Nevertheless strange, enrapturing scientists will dream about red mansions or blue cones. Bill yodelled to Bill inside an automobile. It now was an automobile, and a dissertation in an automobile is frightening.
 


Ces programmes semblent représenter une forme de génération automatique de texte, mais il est plus juste de réserver ce terme à des programmes plus évolués. La production de ces contes relève plus de l'affichage automatique que de la génération automatique. Autrement dit, ces programmes ne se servent pas de procédés qualitativement différents de ceux utilisés par l'OULIPO.

Pour éviter le flou qui entoure le terme de «génération automatique» dans la littérature technique, on parlera ici de deux procédés opposés: l'écriture automatique et l'affichage automatique. Le terme «écriture automatique de texte» sera réservé aux systèmes qui ont une composante sémantique indépendante. Cette distinction terminologique, entre affichage automatique et écriture automatique, repose donc sur les structures de l'ordinateur et la façon dont les données sont traitées. En tout cas, c'est bien la composante sémantique qui manque à des systèmes comme RACTER. Celui-ci n'est en réalité qu'une espèce de kaléidoscope textuel: le dialogue avec l'usager ne fait qu'afficher une permutation de bribes textuelles toutes faites, résidentes dans la machine.

Les mêmes procédés sont à l'oeuvre dans les 768 petits contes de Balpe. S'ils ont une plus grande cohérence narrative, ce n'est qu'au prix d'une restriction des thèmes possibles. Balpe et Braffort établissent une distinction entre les niveaux combinatoire, fonctionnel et inférentiel de la production assistée par ordinateur:

[Au niveau combinatoire], tous les éléments du texte ont été explicitement fournis par l'auteur et seuls les arrangements sont déterminés par le programme.
[Au niveau fonctionnel], un moule est obtenu à partir d'un texte source par abstraction (de certains mots, de certains syntagmes, de certaines phrases du texte source); on obtient ainsi une fonction que l'on applique à des arguments (choisis dans un fichier).
[Au niveau inférentiel], il s'agit de mettre en oeuvre des mécanismes d'inférence qui, dans des conditions données, vont produire des moules à partir de moules d'ordre supérieur et ceci jusqu'à la production finale d'un texte en clair. (p. 25)

Ce niveau inférentiel de la production assistée correspond à notre écriture automatique. C'est à ce niveau que les fonctions proprement sémantiques, telles la présupposition et l'emphase, sont formalisées et manipulées par l'ordinateur. Braffort et Balpe situent les 768 contes au niveau fonctionnel. Cela veut dire que le logiciel se sert d'un squelette narratif, d'un moule qui ressemble à un questionnaire à trous. Dans les espaces vides s'insèrent les paradigmes lexicaux, syntagmatiques, phrastiques ou multiphrastiques. Bref, ce logiciel se sert du même procédé que le S7 de l'OULIPO, mais à tous les niveaux syntaxiques. Le niveau fonctionnel ne comporte pas de composante sémantique et relève donc de l'affichage automatique, non pas de l'écriture automatique.

Cependant, pour maintenir cette distinction, il faut bien définir ce que serait une composante sémantique et supposer qu'elle puisse exister dans l'ordinateur. On n'hésite pas à attribuer un caractère syntaxique au fonctionnement de l'ordinateur. Le linguiste se sert souvent de l’ordinateur pour vérifier expérimentalement des grammaires (voir Pereira et Shieber). Le linguiste engendre des phrases et se prononce sur leur grammaticalité. La dimension sémantique pose par contre de nouveaux problèmes de combinatoire. Comme le remarquent Dowty, Wall et Peters:

Dans les diagrammes de l'organisation générale d'une théorie de grammaire, la composante sémantique est cette boîte invariablement dessinée à côté de celle étiquetée «Composante syntaxique» et reliée à elle par des flèches ayant une signification douteuse. La boîte sémantique est elle-même généralement vide - ce qui est prévisible dans le cas d'une composante de grammaire dont on croit presque tout ignorer.(p. 1, notre traduction).

Avec la sémantique, nous abordons l'enjeu théorique principal de l'intelligence artificielle. Les chercheurs dans ce domaine ont cependant du mal à définir ce qu'ils entendent par sémantique, et même, ils ne s'accordent pas toujours sur ce que serait l'expression d'une dimension sémantique.

Par exemple, quelles tâches, normalement accomplies par les êtres humains, présupposent une dimension sémantique? Si un ordinateur peut accomplir de telles tâches, nous pourrons en déduire que cet ordinateur possède une composante sémantique. Nous savons, par exemple, que les ordinateurs jouent très bien aux échecs. Peut-on dire que le jeu d'échecs présuppose une dimension sémantique? Le cas du jeu d'échecs reste litigieux, mais parmi les tâches qui se porteraient candidates à cette épreuve, la traduction, elle, est certainement la mieux placée. Nous suggérerons, à l’instar de bien d'autres (Melchuk, Hjelmslev), qu'une façon de comprendre la sémantique est en termes de traduction.

La tâche de traduction comporte deux aspects. Le premier concerne la saisie des données de lecture. L'ordinateur doit décider de ce qui est pertinent dans le texte source et construire une représentation sémantique de ce qu'il comprend. La question ici est «quoi dire». Après cette décision interprétative, il doit décider comment exprimer cette représentation sémantique. La traduction se présente ainsi comme une relation entre le «quoi dire» et le «comment dire». De même, une véritable écriture automatique, pour ne pas être un simple affichage automatique de texte, doit dépendre d'une relation particulière entre le quoi dire et le comment dire (Danlos, p. 47).

Nous avons déjà traité la question du comment dire par le biais des textes algorithmiques et électroniques. Dans le cas des textes automatiques, la production est sans but, sans réflexion sur le quoi dire; par contre, le quoi dire est une question qui appartient éminemment à la critique.

 

 

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Notes

1 - Ce texte est une version révisée de l'article du même titre paru dans Littérature, informatique, lecture, textes réunis par Alain Vuillemin et Michel Lenoble, Limoges, Presses universitaires de Limoges,  1999. Il est publié ici avec l'aimable autorisation d'Alain Vuillemin et de Michel Lenoble, des Pulim de l'Université de Limoges (France) et avec le concours du Certel de l'Université d'Artois.

2 -  Nous groupons sous «critique» toute approche au contenu du texte: analyse de discours, analyse de contenu, sémantique textuelle, etc. Voir Beatie pour une discussion des problèmes qui entourent ce terme.

 

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Ouvrages cités

Balpe, J.-P. et Paul Braffort, «ALAMO: les trois niveaux de la production littéraire assistée»,
Texte en main, 3/4 (1984-85), p. 25-37.

Beatie, Bruce A., «Measurement and the Study of Literature», Computers and the Humanities, 13 (1979), p. 185-194.

Butor, Michel, «La Chanson de Dom Juan», Obliques, numéro spécial [sans date].

Calvino, Italo, «Hommes illustres + 7», in OULIPO, Atlas, p. 170.

Calvino, Italo, La Machine littérature, Paris, Seuil, 1984.

Danlos, Lawrence, Génération automatique de textes en langues naturelles, Paris, Masson, 1985.

Dowty, David, Robert Wall et Stanley Peters, Introduction to Montague Semantics, Dordrecht, Riedel, 1981.

Kenner, Hugh, «RACTER: Artificial intelligence or packaged lunacy?», Byte Magazine, 11.6 (1986), p. 289-91.

Oriol-Boyer, Claudette, «Lire/écrire avec l’ordinateur», T.E.M, 3-4(1984-5).

OULIPO, Atlas de littérature potentielle, Paris, Gallimard, 1981.

OULIPO, La Littérature potentielle, Paris, Gallimard, 1973.

Perec, Georges, «Ulcérations», in OULIPO, Atlas, p. 337 sq.

Pereira, Fernando et Stuart Shieber, Prolog and Natural-language Analysis, Stanford, CSLI, 1987.

Plante, Pierre, «Le Système de programmation DEREDEC», Mots 6 (1983), p. 1-23.

Queneau, Raymond, Cent mille milliard de poèmes, Paris, Gallimard, 1961.

Vian, Boris, «Un robot-poète ne nous fait pas peur», Arts 10-16 (avril 1953), p. 219-226.

Vuillemin, Alain, Informatique et littérature (1950-1990), Paris, Champion-Slatkine, 1990.

Winder, Bill, «Le Texte révolté: les données épistémologiques du texte électronique dans un contexte politique»,
Edition et pouvoirs: colloque de l’AIB et du GRELQ, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1995, p. 267-276.
 

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